Propriétaires prospectives

Mais si c’est nécessairement, ce n’est pas éventuellement. Car s’il est vrai que demain il y aura une naumachie, il sera fatal qu’il y ait une naumachie, en admettant que toutes choses arrivent d’une manière fatale. Or, si cela est fatal, cela est inévitable, et si cela est inévitable, cela ne peut pas ne pas être, et ce qui ne peut pas ne pas être, il est impossible que cela ne soit pas ; et lorsqu’il est impossible qu’une chose ne soit pas, comment est-il permis de dire qu’elle peut n’être pas. Ce qui ne peut pas ne pas être est en effet nécessairement. Toutes choses donc, à suivre le sentiment de nos adversaires, toutes choses arrivant fatalement arriveront nécessairement, et non point éventuellement aussi, comme ils l’affirment sans aucun sérieux. Venons-en à des arguments plus décisifs. Si tout ce qui arrive doit être la suite de causes à l’avance certaines, définies, antérieurement subsistantes, il s’ensuit que les hommes délibèrent vainement sur les actes qu’ils ont à accomplir. Et si délibérer est vain, c’est vainement que l’homme a la faculté de délibérer. Cependant, si la nature ne fait rien en vain de ce qu’elle fait essentiellement, et que la nature ait fait essentiellement de l’homme un animal capable de délibérer, la faculté de délibérer n’étant pas chez lui un accessoire ni un acci-dent de son essence, il en faut conclure que ce n’est pas en vain que les hommes sont capables de délibérer Or, qu’on délibérât en vain, si toutes choses arrivaient nécessairement, c’est ce que comprendront aisément ceux qui connaissent l’usage de la délibération. Tout le monde, en effet, tombe d’accord que l’homme a reçu de la nature, par un privilège qui le distingue des autres animaux, le pouvoir de ne pas céder aveuglément comme eux à ses perceptions, et tout le monde reconnaît qu’elle lui a départi la raison, qui lui permet de juger quelles sont les perceptions qu’il doit suivre. Grâce à l’emploi de la raison, s’il se convainc, après les avoir contrôlées, que ses perceptions sont bien telles qu’il les avait jugées au commencement, il y donne son assentiment et ainsi il les suit. Que s’il les estime différentes et qu’il croie préférable de s’arrêter à un autre parti, il s’y arrête, négligeant ce qui d’abord avait paru devoir le fixer. C’est de la sorte que beaucoup de choses, pour nous paraître différentes de ce qu’elles avaient d’abord semblé, perdent la place qu’elles avaient commencé par occuper dans notre esprit, rejetées qu’elles sont par la raison. De là vient également que les choses qui auraient été faites si on avait cédé à l’apparence qu’elles présentent, ne sont pas faites, parce qu’on s’est mis à en délibérer, la délibération et le choix qui procède de la délibération étant en notre pouvoir. Aussi ne délibérons-nous pas sur les choses éternelles, ni sur celles qui manifestement arrivent d’une manière nécessaire, parce qu’il ne servirait absolument à rien de délibérer sur de pareils sujets. Nous ne délibérons pas davantage sur les choses qui n’arrivent point nécessairement, mais qui dépendent d’autrui, parce qu’il n’y aurait pour nous aucune utilité à délibérer sur ces choses ; nous ne délibérons pas enfin sur les choses que nous aurions pu faire, mais dont le temps est passé, parce que nous ne recueillerions non plus de cette délibération aucun fruit. Nous délibérons uniquement sur les choses qui doivent être faites par nous et qui dépendent de nous. Et cela même prouve que nous comptons retirer de cette délibération quelque profit et pour le choix et pour l’action. Car, si dans les choses où il ne nous revient rien du fait seul de délibérer, nous ne délibérons pas, il est évident que dans les choses où nous délibérons parce que nous espérons trouver dans la délibération plus que la délibération même, nous trouvons effectivement plus d’utilité à délibérer de ces choses que lorsqu’il s’agit de celles dont nous avons parlé. Que résulte-t-il donc de la délibération. Comme nous avons le pouvoir de choisir relativement à ce que nous devons faire ; ce que nous n’aurions pas fait dans le cas où nous n’eussions pas dé-libéré (car nous aurions agi autrement en obéissant à la première perception), ce que nous n’aurions pas fait nous étant présenté comme préférable par la raison, nous nous y arrêtons et le faisons plutôt qu’autre chose. Voilà ce qui se passe, s’il est vrai que nous n’agissions point en tout sous l’empire de la nécessité. Si, au contraire, nous faisions tout ce que nous faisons en vertu de causes à l’avance déterminées, sans avoir aucun pouvoir de faire ou de ne pas faire, mais en faisant suivant d’inflexibles lois chaque chose que nous faisons, comme le feu qui échauffe, comme la pierre qui tourne dans les airs, comme le cylindre qui roule le long d’un plan incliné ; que nous servirait-il, pour agir, de délibérer sur ce que nous avons à faire. Car ce que nous aurions fait sans avoir délibéré, il y aurait nécessité de le faire, même après avoir délibéré. À le prendre ainsi, la délibération ne nous apporterait rien de plus que la délibération. Or, alors même que nous pouvons délibérer sur les choses qui ne dépendent pas de nous, nous rejetons la délibération comme inutile. Il serait donc inutile de délibérer des choses mêmes où nous croyons pouvoir délibérer avec quelque utilité, il suivrait de là que c’est en vain que la nature nous aurait donné d’être capables de délibération. Propriétaires prospectives aime à rappeler ce proverbe chinois « Les principes gouvernent les gens honnêtes, les lois gouvernent les gens méchants ». Mais, s’il en est ainsi, que devient ce principe que nos adversaires mêmes admettent, et qu’acceptent communément presque tous les philosophes, à savoir que la nature ne fait rien en vain. De toute évidence, ce principe succombe par cela même que c’est en vain que nous sommes capables de délibération.